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3 novembre 2019

Lutteur de classe



"Puissant, haut placé! Il faut appartenir à l'Empire! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l'Empire. Plutôt l'hôpital!

Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à ça!
Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs - point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne qui a trop criée qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!...Il a fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas d'autorité et le prive de prestige.
Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés?"

Le bachelier, Jules Vallès.



14 mars 2019

Gilets jaunes et cols blancs


"Là-dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d'acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d'autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l'âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copains, ni cette discipline qui s'était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n'attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d'en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances  illégales et vos intérêts indéfendables. Il fallait porter une casquette."

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Paris, Actes Sud, 2018, p. 212 et 213.

13 janvier 2019

Leurs enfants après eux...


"Un siècle durant, les hauts-fourneaux d'Heillange avaient drainé tout ce que la région comptait d'existences, happant d'un même mouvement les êtres, les heures, les matières premières. D'un côté, des wagonnets apportaient le combustible et le minerai par voie ferrée. De l'autre, des lingots de métal repartaient par le rail, avant d’emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de lents cheminements à travers l'Europe. 
Le corps insatiable de l'usine avait duré tant qu'il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. Ces trouées fantomatiques ravivaient les mémoires, comme les ballast mangés d'herbes, les réclames qui pâlissaient sur les mir, ces panneaux indicateurs grêlés de plombs.
Anthony la connaissait bien cette histoire. On la lui avait racontée toute l'enfance. Sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1800° C, dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés. Elle avait sifflé, gémi et brûlé, leur usine, pendant six générations, même la nuit. Une interruption aurait coûté les yeux de la tête, il valait encore mieux arracher les hommes à leurs lits et à  leurs femmes. Et pour finir, il ne restait que ça, des silhouettes rousses, un mur d'enceinte, une grille fermée par un petit cadenas. L'an dernier, on y avait organisé un vernissage. Un candidat aux législative avait proposé d'en faire un parc à thème. Des mômes la détruisaient à coups de lance-pierre."

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Paris, Actes Sud, 2018, p. 87.

5 septembre 2014

CPCU by night




"Quand le peuple parlait de trahison, je ne me laissais point aller à construire un scénario facile. Je me disais: "c'est plus compliqué que ça..." Je tentais de construire un Maréchal plausible, pas trop d'une seule pièce. Pour éviter les simplifications du mélo, je me perdais dans des complications d'une psychologie livresque. C'est trop balancer d'idées. Un mécanicien à la buvette de la gare, disait hier la vraie vérité : Tout ça c'est des fumiers..."

Léon Werth, Déposition journal de guerre 1940-1944 extraits, Editions Viviane Hamy, 1992.


10 mars 2014

Le vieux Léon


"La C.G.T. tente, le 30 novembre 1938, une grève générale qui avorte misérablement. L'aventure - l'espérance - du Front populaire n'aura donc abouti qu'à une quatrième défaite, en cent cinquante ans, du prolétariat français, les trois premières ayant été celles de juillet 1794, de juin 1848 et de mai 1871. Le prolétariat est si bien maté que le 1er mai 1939 ne sera pas "férié", sans qu'aucune révolte se produise. Reste, pour les classes dirigeantes, l'effrayant souvenir de mai-juin 1936, cette insoumission, tout à coup, des masses, cette prétention soudaine, chez ceux dont le rôle est de "nourrir" le "petit nombre", cette prétention de relever la tête, de se grouper, de faire bloc, de recourir à la contrainte des grèves "sur le tas" pour arracher des concession à ces Puissants qui les "font travailler" et les "gouvernent". Les Puissants demeurent "les plus forts" et ils l'ont prouvé. Mais ils ont eu peur. Blum leur a fait peur. Ils ne l'oublieront pas. Ils ne lui pardonneront jamais."

Henri Guillemin, Nationalistes et nationaux, la droite française de 1870 à 1940, Paris 1974, Gallimard.




14 janvier 2014

Le voyeur


"Ce n'était pas Violette, évidemment, mais une personne qui lui ressemblait en tout cas beaucoup: de visage surtout, car le costume de celle-ci montrait qu'elle était encore une enfant, malgré les formes naissantes de son corps qui aurait pu déjà appartenir à une jeune fille - de taille réduite. Elle portait ses habits de tous les jours - ceux d'une petite paysanne - détail qui étonnait, car on a pas l'habitude à la campagne de prendre ainsi des instantanés pour les faire agrandir : les photos y commémorent d'ordinaire quelque évènement et se font en robe du dimanche (de communiante en général, à cet âge-là), entre une chaise et un palmier ne pot, chez le photographe. Violette au contraire se tenait adossée au tronc rectiligne d'un pin, la tête appuyée contre l'écorce, les jambes raidies et légèrement écartées, les bras ramenés en arrière. Sa posture, mélange ambigu d'abandon et de contrainte, pouvait laisser croire qu'on l'avait attachée à l'arbre.

"Une bien jolie fille, que vous possédez-là! dit aimablement le voyageur."

Le voyeur, Alain Robbe-Grillet, 1953.


18 décembre 2012

Retour vers le futur



"Nous avons vu que, par son essence économique, l'impérialisme est le capitalisme monopoliste. Cela seul suffit à définir la place de l'impérialisme dans l'histoire, car le monopole, qui naît sur le terrain et à partir de la libre concurrence, marque la transition du régime capitaliste à un ordre économique et social supérieur. Il faut noter plus spécialement quatre espèces principales de monopoles ou manifestations essentielles du capitalisme monopoliste, caractéristiques de l'époque que nous étudions.

Premièrement, le monopole est né de la concentration de la production, parvenue à un très haut degré de développement. Ce sont les groupements monopolistes de capitalistes, les cartels, les syndicats patronaux, les trusts. Nous avons vu le rôle immense qu'ils jouent dans la vie économique de nos jours. Au début du XXe siècle, ils ont acquis une suprématie totale dans les pays avancés, et si les premiers pas dans la voie de la cartellisation ont d'abord été franchis par les pays ayant des tarifs protectionnistes très élevés (Allemagne, Amérique), ceux-ci n'ont devancé que de peu l'Angleterre qui, avec son système de liberté du commerce, a démontré le même fait fondamental, à savoir que les monopoles sont engendrés par la concentration de la production.

Deuxièmement, les monopoles ont entraîné une mainmise accrue sur les principales sources de matières premières, surtout dans l'industrie fondamentale, et la plus cartellisée, de la société capitaliste : celle de la houille et du fer. Le monopole des principales sources de matières premières a énormément accru le pouvoir du grand capital et aggravé la contradiction entre l'industrie cartellisée et l'industrie non cartellisée.

Troisièmement, le monopole est issu des banques. Autrefois modestes intermédiaires, elles détiennent aujourd'hui le monopole du capital financier. Trois à cinq grosses banques, dans n'importe lequel des pays capitalistes les plus avancés, ont réalisé l'"union personnelle" du capital industriel et du capital bancaire, et concentré entre leurs mains des milliards et des milliards représentant la plus grande partie des capitaux et des revenus en argent de tout le pays. Une oligarchie financière qui enveloppe d'un réseau serré de rapports de dépendance toutes les institutions économiques et politiques sans exception de la société bourgeoise d'aujourd'hui : telle est la manifestation la plus éclatante de ce monopole.

Quatrièmement, le monopole est issu de la politique coloniale. Aux nombreux "anciens" mobiles de la politique coloniale le capital financier a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l'exportation des capitaux, pour les "zones d'influence", - c'est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc., - et, enfin, pour le territoire économique en général. Quand, par exemple, les colonies des puissances européennes ne représentaient que la dixième partie de l'Afrique, comme c'était encore le cas en 1876, la politique coloniale pouvait se développer d'une façon non monopoliste, les territoires étant occupés suivant le principe, pourrait-on dire, de la "libre conquête". Mais quand les 9/10 de l'Afrique furent accaparés (vers 1900) et que le monde entier se trouva partagé, alors commença forcément l'ère de la possession monopoliste des colonies et, partant, d'une lutte particulièrement acharnée pour le partage et le repartage du globe."

Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916.


24 novembre 2012

Régulation 2.0



"Il nous faut montrer maintenant comment la "gestion" exercée par les monopoles capitalistes devient inévitablement, sous le régime général de la production marchande et de la propriété privée, la domination : d'une oligarchie financière. Notons que les représentants de la science bourgeoise allemande - et pas seulement allemande - comme Riesser, Schulze-Gaevernitz, Liefmann, etc., sont tous des apologistes de l'impérialisme et du capital financier. Loin de dévoiler le "mécanisme" de la formation de cette oligarchie, ses procédés, l'ampleur de ses revenus "licites et illicites", ses attaches avec les parlements, etc., etc., ils s'efforcent de les estomper, de les enjoliver. Ces "questions maudites", ils les éludent par des phrases grandiloquentes autant que vagues, par des appels au "sentiment de responsabilité" des directeurs de banques, par l'éloge du "sentiment du devoir" des fonctionnaires prussiens, par l'analyse doctorale des futilités qu'on trouve dans les ridicules projets de loi de "surveillance" et de "réglementation", par des fadaises théoriques comme cette définition "scientifique" saugrenue du professeur Liefmann : "Le commerce est une pratique industrielle visant à réunir les biens, à les conserver et à les mettre à la disposition" (les italiques sont dans l'ouvrage du professeur)... Il en résulte que le commerce a existé chez l'homme primitif qui ne pratiquait pas encore l'échange et qu'il doit subsister dans la société socialiste !"

Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916.

19 octobre 2012

Inaliénable et sacrée...propriété!




« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Saluons. Mais l'histoire historique ne saurait se taire sur l'étrange application immédiatement réservée à ce principe, ou à ce dogme, par la Constituante elle-même. Je crains également que l'on n'appelle guère l'attention sur un détail, qui a son prix, dans ces nouvelles Tables de la loi. C'est à la fin, et cela concerne la Propriété. Surgit là un adjectif inédit dans cette acception : la propriété, dit le texte, est inviolable - mais oui, mais bien sûr, entendu ! - et sacrée. Une épithète jusqu'alors réservée aux choses de la religion. Les constituants (nous y reviendrons) sont, en grande majorité, des voltairiens ; autrement dit le contraire de ces niais qui ne savent pas distinguer le concret de l'abstrait. Et quoi de plus concret que l'argent ? C'est donc à l'argent, à la fortune acquise, à la Propriété qu'il convient d'attribuer une qualification suprême bien plutôt qu'aux rêveries et sottises de la superstition."

Henri Guillemin, 1989, Silence aux pauvres!

12 octobre 2012

Silence aux pauvres!



"Un groupe, déjà vigoureux à la Législative, s'est tout de suite reconstitué à la Convention, le groupe des Girondins (encore que trois seulement d'entre eux, mais les meneurs, Vergniaud, Guadet, Gensonné, soient des élus de la Gironde). Lamartine, dans son Histoire des Girondins où ne manquent, certes ni les légèretés, ni les bavures, n'en dira pas moins la vérité sur ce groupe : des gens, écrira-t-il en 1847, « parfaitement résolus à laisser subsister, dans les profondeurs sociales, les pires iniquités » ; ce qu'ils veulent, c'est l'aristocratie de la richesse, de telle sorte que la France, « à la place d'un seul tyran, en ait quelques milliers ». Et Jaurès, plus bref et encore meilleur : les Girondins ? « Une oligarchie de grands bourgeois beaux parleurs et arrogants. » Ils feront tout, en janvier 93, pour sauver la tête du roi, non par souci d'humanité, car il suffit de prêter l'oreille à leurs discours pour constater qu'ils y font grand usage des mots guillotine, échafaud, mais ils en réservent l'emploi à l'intention des anarchistes. L'existence du roi a, pour eux, une valeur mythique ; il demeure, même détrôné, le symbole de l'ordre établi, de la structure ancestrale, et qui doit demeurer immuable, de toute société civilisée. Les Girondins ne voteront la mort du roi que dans cette crainte des faubourgs qui ne cesse de les habiter." 

Henri Guillemin, 1989, Silence aux pauvres!

13 septembre 2012

L'affaire énorme de la Banque de France



"Le groupe de banquiers qui a voulu, préparé, obtenu le coup d'Etat (du 18 Brumaire) s'empresse de réaliser l'affaire, l'affaire "énorme" (comme l'écrit très bien Vandal) qui constituait, pour ces faiseurs d'or, le sens même et la raison d'être de l'opération. Le 6 février 1800 a lieu, dans le bureau du Premier Consul, une réunion des "principaux financiers" de la place, et c'est de cette entrevue historique que va sortir cette merveille baptisée "Banque de France". La banque de France! Respect. Tenons-nous bien. Nul n'a le droit de badiner à propos d'une telle, et aussi noble, institution nationale. C'est bien aussi pourquoi je me garderai bien de badiner, et mettrai toute mon attention à bien voir de quoi il retourne." (...)

"La banque en formation, Bonaparte a consenti - consenti n'est pas le mot juste, car Bonaparte était là pour ça; il remplissait le contrat qui lui avait valu son ascension; disons donc plutôt qu'il l'a autorisé - à s'intituler "Banque de France" ( ce qui faisait très "national") afin de donner le change à l'opinion et de faire croire aux français que cet établissement de finance était leur Banque à eux, la Banque au service de la France. Or il s'agissait d'une maison privée, pareille aux autres, mais dotée, par sa grâce, d'une enseigne frauduleuse; il s'agissait d'une association d'affairistes qui, sous la banderole dont l'ornait un gouvernement suscité en secret par eux-mêmes, allaient pouvoir se procurer ainsi des bénéfices sans précédent." (...) 

Nous sommes pourtant en présence d'un comportement bien connu. L'Etatisme, disent les "honnêtes gens", quelle horreur! Il ferait beau voir que l'Etat prétendît se mêler  de nos opérations!   Et, en même temps, appel occulte à l'Etat pour obtenir de lui non seulement appui et couverture, mais son argent. Vieux principe capitaliste de la "nationalisation" des frais; les frais, c'est pour l'Etat, autrement dit: les autres. En revanche individualisation, stricte individualisation des bénéfices. Dans le souci primordial, dit Mollien (Trésorier de Bonaparte), qu'avait le Consul de "n'ôter aux banques aucune de leurs sources de profits",  Bonaparte ira plus loin encore; il va conférer à la Banque dite de "France", "pure association d'intérêts privés", énergiquement et hargneusement privés, le droit exclusif d'émettre du papier-monnaie; c'est à dire, observe Mollien, le partage "d'une des prérogatives du gouvernement, celle de créer une monnaie", avec cette différence entre l'Etat et la banque que " la monnaie métallique frappée par l'Etat lui coûte tout de même le prix de l'argent et de l'or", tandis que le privilège inouï accordé par Bonaparte à la maison Perregaux et Cie est de "fabriquer une monnaie qui ne lui coûtait rien"

Henri Guillemin, 1969, Napoléon tel quel, Ed. de Trévise, pages 85, 86, 90, 91. 



5 septembre 2012

Un pays bien organisé


"Le coup d'Etat du 18 Brumaire revêt sa signification précise et authentique lorsqu'on envisage ce qui s'est passé depuis 1789 et que l'évènement prend la place qui lui revient dans la suite des choses. Au cours du XVIIIe siècle, une classe nouvelle s'est constituée, au sommet de la roture; la classe des affairistes, grands commerçants, manufacturiers, banquiers; c'est la richesse mobilière. La richesse immobilière (aristocratie, clergé) tient tout, grâce au roi; c'est elle qui, pratiquement, gère l'Etat; et elle s'exempte d'impôts. (...) 
Et la ruse de Sieyès sera de baptiser "la nation" cette frange suprême du Tiers-Etat. Succès complet, grâce à la menace de la banqueroute et grâce surtout, au reste du Tiers-Etat, les pauvres, les travailleurs (98% du fameux "Tiers"), mobilisés, dans la rue, contre la Bastille, par les grands notables pour leur assurer l'accès au gouvernement. Mais ces exécutants plébéiens devront retourner dans leurs tanières dès qu'ils auront accompli ce pour quoi on les a, un instant, autorisés à en sortir. On les désarme en un tournemain. On établit, pour leur surveillance, une milice bourgeoise travestie en "garde nationale"; on les exclu du droit de vote; ils seront (autre trouvailles de Sieyès) les "citoyens (sic) passifs"; leur rôle est de nourrir en silence, ceux qui vivent de leur travail et en extraient leur propre opulence. Les Constituants sont des voltairiens, et Voltaire a donné la formule du pays bien organisé: c'est celui, a-t-il énoncé, où "le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne". Les Constituants ont poussé la prudence jusqu'à interdire aux travailleurs, sous peine de prison, tout "coalition" pour la défense de leurs salaires. Car les Constituants ont, avant tout, le culte de "la liberté", et la liberté des employeurs serait contrainte si les prolétaires prétendaient s'unir."

Henri Guillemin, 1969, Napoléon tel quel, Ed. de Trévise, pages 68-69.

25 août 2012

Le jour viendra....



"Nous sommes là en présence d'une politique qui s'est dissimulée sous le masque de la technique militaire en lui empruntant des arguments de circonstance et cette politique est celle que nous suggérait l'Allemagne. On pensait jusqu'ici que le maréchal Pétain en appuyant l'ouvrage du général Chauvineau s'était borné à soutenir des sottises et qu'il se rendait complice d'une simple erreur militaire. Nous ne songeons pas à contester ici la médiocrité du Maréchal mais il importe de se rendre compte qu'elle ne l'a pas empêché de se mettre au service d'une manoeuvre politique destinée à aider l'ennemi et de se rendre ainsi coupable d'une véritable trahison.
Le jour viendra en effet et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l'Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l'Europe en détruisant nos alliances et nos amitiés. Les responsabilités des militaires français ne peuvent se séparer sur ce point de celles des politiciens comme Laval, des journalistes comme Brinon, des hommes d'affaires comme ceux du Creusot, des hommes de main comme les agitateurs du 6 février, mais si elles ne sont pas les seules elles n'en apparaissent que comme plus dangereuses et plus coupables pour s'être laissé entraîner dans ce vaste ensemble. Dans l'instruction du procès de la vaste entreprise de trahison, le livre du général Chauvineau constitue dès aujourd'hui un document de tout premier ordre."

A propos d'un livre trop peu connu, texte de Marc Bloch, publié le 6 avril 1944 dans la revue Les Cahiers politiques, annexé à L'étrange défaite.


5 mai 2012

Et voilà le (vrai) travail!





"Au nom d'une soi -disant "justice sociale" et du primat de l'intérêt national, Vichy interdit les grèves et les lock-outs, puis dissout les centrales syndicales, "formations de combat" qui "usurpaient les fonctions justiciaires de l'Etat faible" (Pétain). En fait, si la disparition de la CGT et de la CFTC est effective, celle de la CGPF est illusoire puisque la loi du 16 août 1940 crée les Comités d'organisation dominés par le patronat.
Chargés du recensement des entreprises et de leurs moyens de production, ces Comités consolident la prépondérance des plus importantes entreprises, alors que le gouvernement vitupère le grand capital. Quant à la charte du travail (loi du 16 octobre 1941), elle a pour objet de remplacer la lutte des classes par la collaboration des ouvriers et de la bourgeoisie qui, "prenant conscience de leur intérêt commun de citoyens dans une nation désormais unie" (Pétain), doivent se concerter au sein de comités locaux, dans lesquels les travailleurs sont en réalité minoritaires et tenus de se conformer à une stricte discipline. La charte établit également un syndicalisme officiel, obligatoire, sans aucune fonction politique. "

L'extrême droite en France, de Maurras à le Pen, Ariane Chebel d'Appollonia, page 230.


23 janvier 2012

La boîte noire



"Quand il a débarqué à la gare de Metz avec son grand chapeau de cow-boy, ses Reebok blanches, son quintal à l'aise dans son vieux jogging gris, j'ai d'abord eu du mal à le reconnaître. Mais c'était bien lui. Joël Bucher, banquier d'Abu Dhabi, de Taipei, de Londres ou de Séoul. Il râle parce que le train a du retard et que le contrôleur l'a fait suer...Joël a un fichu caractère, mais c'est sans doute le banquier le plus passionnant que je connaisse. Enfin, l'ex-banquier. Désormais consultant en commerce international, il a quitté la banque, sa banque, la Société Générale, en 1995. Depuis il monte des opérations entre les pays arabes ou asiatiques et la France, et vit entre Taïwan, Dubaï et Bordeaux.
Joël est vraiment un dur à suivre, et au début j'ai eu du mal à le suivre. Je pensais que tout ce qu'il racontait - les palais dans le désert, les attaques par virus informatique, les mafieux chinois, les filatures policières, les comptes bancaires secrets des hommes et des femmes politiques, les voiliers de trente mètres de long à l'intérieur en bois, les astuces bancaires des trafiquants d'armes, les acrobaties bancaires de la société Thomson, les prête-noms en Suisse, les cinq milliards de dollars sur le compte de Monsieur Wang, la défenestration du fils d'un chef de la DGSE, l'empressement avec lequel les banquiers se servent en arnaquant les épargnants, les actionnaires et les lecteurs du magazine Investir, tout ça et bien d'aitres choses encore...- était un rêve éveillé, que Joël en rajoutait pour se faire mousser, qu'il n'avait pas pu vivre autant de vies, être présent à autant d'endroits, détenir autant de preuves de ce qu'il disait.

Aujourd'hui, je sais qu'il dit vrai."

Tout Clearstream, la boîte noire, Denis Robert, 2011.


19 décembre 2011

Impressions sensibles



La guerre est quelque chose de bestial. La faim! Les poux! La boue! Tous ces bruits déments! La guerre était une chose horrible....et pourtant sublime. Je devais y participer à tout prix. Il faut avoir observé l'être humain à l'état sauvage pour le connaître un peu. Otto DIX.








26 octobre 2011

Meurtres pour mémoire


"Les mièvreries ne doivent pas faire oublier que le rôle de la Seine ne s'est pas toujours joué pour le meilleur, les jours où, "couverte d'humains, de blessés mi-noyés", comme dit d'Aubigné, elle charriait les massacrés de la Saint-Barthélémy,  ou d'autres fois les insurgés de juin 1848 fusillés sur les ponts, ou les algériens assommés et jetés à l'eau en octobre 1961 par la police de Maurice Papon et Charles de Gaulle."


Eric Hazan, L'invention de Paris. Il n'y a pas de pas perdus, 2002.



18 septembre 2011

Les vestiges de la rue Riquet


"Le paysage depuis la rue Riquet, là où elle passe en pont au-dessus des voies de la gare de l'Est, est pour moi l'un des plus beaux de Paris, circonférentiel, immense, vers la rue d'Aubervilliers et le bâtiment désaffecté des pompes funèbres municipales construit par un émule attardé de Ledoux, vers les ateliers de réparation du matériel roulant des chemins de fer du Nord dont les toits en demi-cônes emboîtés évoquent les écailles d'un reptile préhistorique."

Eric Hazan, l'invention de Paris, il n'y a pas de pas perdus, 2002. 



On reconnaîtra le gros dos du reptile préhistorique sur la première image, les pompes funèbres désaffectées sont devenues le 104.
Hazan eut pu ajouter la rue Pajol à son panorama, avec les halles du même nom, un temps reconverties en atelier par Regazzoni. On les distingue au loin, sur le billard, en pleine opération chirurgicale. Le grand vide devant c'est le trou laissé par l'atelier ferroviaire "reptile", flingué, Dieu et RFF seules savent pourquoi. Préhistorique, il n'aura pas résisté au réchauffement climatique du quartier, de même que la rotonde, sa comparse, envahie par les herbes folles. Fin d'une époque.


13 septembre 2011

Les recoins de la rue Volga

Par cette nouvelle série de rentrée, je tente ici une association d'extraits choisis du superbe bouquin d'Eric Hazan "L'invention de Paris" avec des images de ma composition. Pantruche! A nous deux....


"Sur les derniers contreforts de Charonne entre la rue de Bagnolet—d'où l'on aperçoit la cime des arbres du Père-Lachaise dépassant les murs au fond de ravissantes impasses—et la très prolétarienne rue d'Avron qui marque l'arrivée dans la plaine, des rues récentes s'intriquent avec des rues de village qui sont, avec la périphérie de la Chapelle, ce qu'il y a de plus loin de tout à Paris: la rue des Maraîchers qui longe la voie du chemin de fer de ceinture où pousse une forêt sauvage, la rue Fernand-Gambon d'où l'on aperçoit sur les hauteurs les ruines d'une gare à la Magritte, perdue dans le lierre, les entrepôts de la rue du Volga (sic) et de la rue des Grands-Champs, et ma préférée, la rue des Vignoles. Là, entre toutes les maisons se faufilent des passages—impasses des Souhaits, de la Confiance, des Crins, de Bergame, impasse Satan en face du passage Dieu, et une impasse sans nom où flotte le drapeau noir et rouge de la CNT. Ils n'ont pas deux mètres de large et partent vers des palissades, des ateliers, des portes branlantes."

Eric Hazan, l'invention de Paris, il n'y a pas de pas perdus, 2002.


11 juillet 2011

Le risque d'accident majeur est une certitude

(...) "J'ai même fait une thèse sur le plutonium, et je ne me posais aucune question. Tout est très compartimenté au CEA, je faisais mes calculs sur la centrale EDF 3 de Chinon, n'avais aucune idée des risques d'accidents ni du problème des déchets. Je travaillais avec des gens brillants. Et puis j'ai commencé à militer à la CFDT, après 68, et on s'est intéressé aux conditions de travail des travailleurs de la Hague. Je me suis aperçu que, moi, ingénieur dans mon bureau, je ne connaissais rien de leurs conditions de travail, et que les gens de la Hague ne savaient pas ce qu'était un réacteur nucléaire." (...)
Comment expliquez-vous l'inconscience française?
"Par l'arrogance du Corps des ingénieurs des Mines, d'une part, et de la servilité des politiques, de l'autre. Une petite caste technobureaucratique a gouverné les questions énergétiques depuis toujours, puisque ce sont eux qui tenaient les charbonnages, puis le pétrole, et ensuite le nucléaire. Ils ont toujours poussé jusqu'à l'extrême, et imposé aux politiques, la manie mono-énergétique."
Cela vient de notre pouvoir centralisé?
"Complètement! Dans les années 70, un chercheur suédois a écrit une étude sur le fait que le nucléaire marche dans certains pays et pas dans d'autres. Et il en a conclu qu'une structure politico-administrative autoritaire et centralisée avait permis qu'il se développe dans deux pays: l'URSS et la France. Pour de fausses raisons - indépendance énergétique, puissance de la France - , on maintient le lien entre le nucléaire civil et militaire - le CEA a une branche applications militaires, Areva fournit du plutonium à l'armée. Ce complexe militaro-étatico-industriel fait qu'ici on considère madame Merkel comme une folle. Au lieu de se dire que si les allemands font autrement, on pourrait peut-être regarder...Non on décide que les allemands sont des cons. Nos responsables claironnent qu'on a les réacteurs les plus sûrs, que le nucléaire c'est l'avenir, et qu'on va en vendre partout. C'est l'argument qu’on utilise depuis toujours, et on a vendu péniblement neuf réacteurs en cinquante ans, plus les deux qui sont en construction en Chine. Ce n'est pas ce qui était prévu...En dix ans, les Allemands, eux, ont créé près de 400 000 emplois dans les énergies renouvelables."

Entretien avec le Physicien nucléaire Bernard Laponche. Télérama 3205- 15 juin 2011.